Ce monde est-il fou ?

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Le Covid-19 révèle ce que nous préférions ignorer

Jean-Paul CRENN (ISG, MBA HEC) est de VUCA Strategy, cabinet conseil spécialisé en e-commerce et en transformation digitale depuis 15 ans,

L’émergence du coronavirus et l’incertitude sur ses conséquences nous rappellent 4 choses que nous savions mais que nous préférions ignorer sur le monde dans lequel nous vivons : sa volatilité, son incertitude, sa complexité et son ambiguïté, sans doute par manque de courage.

En 2015 l’ouvrage intitulé : Ce monde est-il fou ? Non, il est VUCA tentait de trouver une grille d’analyse permettant de mieux comprendre le monde actuel, enfanté par le croisement de la mondialisation et du digital. L’acronyme VUCA, pour Volatile, Incertain (Uncertain), Complexe et Ambigu est apparu comme le plus pertinent car opératoire pour approcher, comprendre et agir dans notre environnement, toujours plus mouvant et imprévisible.

Créé au début des années 90 par l’US Army War College, cette approche a vite été oubliée avant d’être, malheureusement, confortée par les faits, que ce soit au cours de la guerre d’Irak en 2007, de la crise des subprimes en 2008, de « l’ubérisation » économique et sociale à partir de 2011 pour ne citer que quelques exemples. En 2020, le coronavirus est un nouveau rappel, douloureux, de notre volonté d’aveuglement.

La confusion que nous ressentons et que malheureusement nos gouvernants semblent partager, provient d’un manque de discernement dans l’analyse de notre monde qui s’illustre sur les 4 paramètres VUCA. Or un problème mal posé ne peut qu’être imparfaitement résolu – si ce n’est mener à une situation catastrophique.

L’évolution de notre monde n’a jamais été linéaire et le sera encore moins demain

Les pandémies ne sont pas une nouveauté et celle du coronavirus était anticipable. Elle a d’ailleurs été anticipée par la Fondation de Bill Gates, qui depuis plusieurs années avertissait du danger d’une épidémie massive, sans être écoutée par les gouvernements.

Le monde évolue de façon non linéaire, par à-coups mais, de plus, nous ne percevons ces évolutions, du fait de leur volatilité, que quand elles sont à notre porte, chez nous.

Au contraire de ce que prétendent de nombreux commentateurs, le coronavirus n’est pas un événement unique et imprévisible, tels le fameux Cygne Noir de l’ouvrage éponyme de Nassim Taleb. Car la pandémie était prévisible si on analysait la mondialisation dans une dynamique globale.

Le problème n’est pas la mondialisation mais c’est le fait que ses effets secondaires n’ont pas été pris en compte. La volatilité du coronavirus surprend mais la pandémie était prévisible et sa volatilité même, dans un monde ouvert, était dans la nature de notre environnement.

Le coronavirus montre qu’une inaptitude crasse à interpréter les statistiques, à traduire ces données en informations – et non en émotions, nous font confondre les causes avec leurs effets.

L’avenir est incertain, ce n’est pas nouveau

Chaque début d’année, les experts prédisent l’avenir, les comptables projettent des budgets et chaque année un événement majeur vient les démentir. Tant que nous continuerons à croire que nos prévisions sont des certitudes et non pas des hypothèses, nous resterons fragiles. Notre croyance en nos suppositions nous amène à prendre des décisions erronées sur lesquelles nous restons tétanisés. Nous préférons casser le thermomètre plutôt que de douter de notre diagnostic. Alors qu’il faudrait communiquer une vision claire des objectifs, tout en sachant rester flexible sur les moyens pour les atteindre.

Notre monde n’est pas compliqué, il est complexe et ça change tout

On peut anticiper les résultats d’un processus compliqué, parfois au prix d’efforts importants. Pour un processus complexe ce n’est pas possible : les résultats ne peuvent être décrits qu’a posteriori. Or nous n’avons que 2 choix : soit refuser de penser la complexité du monde, ce qui est dangereux mais confortable. Soit accepter cette complexité ce qui demande de prendre une distance par rapport à notre « logiciel interne », avoir le courage de sortir de nos « modèles mentaux » habituels, qui nous sont si confortables. Il nous faut cesser de rechercher LA solution définitive, il faut s’habituer à l’inconfort.

L’environnement est ambigu ? Vive le localisme !

Malgré les surprises et les erreurs massives de tous ordres de ces 20 dernières années, nous restons sur un paradigme prédictif autour de la notion de risque calculable. Or tout ce qui compte vraiment n’est ni prédictible, ni calculable. Cette erreur dans notre façon de penser le monde est amplifiée par notre organisation jacobine. La combinaison des deux nous éloigne de la réalité et des inconséquences des décisions. Être à l’écoute, progresser de manière incrémentale, tirer profit de la diversité, voici des leviers qu’une organisation centralisée ne peut ni ne veut utiliser. Seule la proximité, le « localisme », le permet.

Cette pandémie, tout comme nos échecs et surprises de ces 20 dernières années, sont désespérants. Ils sont la preuve de notre manque de courage face à la réalité.