Décoder l’info, comment décrypter les fake news ?

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« Le digital : une arme d’autant plus redoutable qu’elle est accessible à tous » – Caroline Faillet

Digitale entrepreneuse, netnologue, formatrice aux techniques d’influence digitale, Caroline Faillet est une véritable experte du digital. En 2004, elle cofonde le cabinet de conseil Bolero où elle accompagne les grandes entreprises (SNCF, Saint-Gobain, Essilor…) dans leur stratégie depuis le décryptage de l’influence du numérique sur leur marché jusqu’à la mise en œuvre de leur plan de transformation. Cette année, elle décide de s’attaquer aux fake news dans son ouvrage Décoder l’info, comment décrypter les fake news ? en collaboration avec Marc O. Ezrati. Sortie : le 16 octobre 2018.

5 questions à Caroline Faillet : décrypter les fake news

Le terme «fake news» a été désigné le mot de l’année 2017 selon le dictionnaire Collins. C’est devenu un concept très populaire et en même temps très flou. Que recouvre finalement cette expression ?

Caroline Faillet : A l’origine, le mot désigne les fausses informations (dans le sens de fake, truqué) qui circulent sur la toile, mais le terme s’est rapidement élargi au sens d’information fausse (au sens de false, mensonger) pour englober toutes les formes de désinformation qui contaminent le web. Quand Donald Trump s’est mis à accuser les médias traditionnels de fake news, il a contribué à brouiller totalement les frontières entre le vrai et le faux, les sources dignes de confiance et celles qui ne le sont pas ou plus. En conséquence, le terme recouvre aussi bien les sources (site parodique, faux profil, éditeur de revues scientifiques), que les techniques (astroturfing, clickbait, leaks, guerre d’édition sur Wikipédia) et les contenus (rumeur, hoax, fausse étude…). Il symbolise la maladie d’une société qui a basculé dans la post-vérité.

Le volet politique des fake news, avec les tentatives d’influence des élections via les grandes plateformes, a fait couler beaucoup d’encre. Mais on parle peu des émetteurs de fake news. Qui sont ces nouveaux faussaires du numériques ?

Caroline Faillet : J’inventorie quatre catégories de faussaires dont les motivations sont très différentes. Le premier est le troll ou le hater, pour qui la fake news est un moyen d’attiser les polémiques sur les réseaux, par simple jeu et pratique de son humour sadique. Le second est le pro de l’intox, qui arrondit ses fins de mois en écrivant des fausses nouvelles ou en les partageant. Ceux qu’Antonio Casilli nomme les tâcherons du clic sont rémunérés pour tenir de faux profils sur les réseaux afin d’alimenter le buzz sur commande. Le troisième faussaire est le «croyant» dont la variante la plus extrême est le complotiste. Il fabrique ou propage l’information qui flatte son idéologie et grossit les rangs de ses adeptes. Enfin le dernier est le faussaire ordinaire, à savoir vous et moi , pour qui la fake news procure un bénéfice psychologique. Celui-là agit par vanité, car il améliore son statut sur les réseaux sociaux par l’émotion qu’il procure à son audience.

Les fake news sont-elles un phénomène nouveau ?

Caroline Faillet : La rumeur est le plus vieux média du monde, dit-non. Les fake news n’ont donc rien de nouveau, mais les technologies démultiplient leur puissance et leur impact. Tout d’abord le web a considérablement accru le volume et la visibilité du faux, ensuite le modèle économique des plateformes sociales qui repose sur l’attention a favorisé leur propagation. Les dernières techniques en informatique visuelle, en langage naturel, en intelligence artificielle vont conduire à une industrialisation d’une désinformation devenue quasiment indétectable. Par exemple, l’automatisation de messages pourrait simuler des vagues de paniques sur les réseaux ou des fausses prises de parole de dirigeants en vidéos pourraient provoquer des scandales dans l’opinion. Certains redoutent une «infocalypse» c’est-à-dire un monde de mensonge qui nous ferait perdre contact avec le réel.

Mais un retour dans le passé doit amener à prendre un peu de recul, car les Anciens redoutaient déjà «La Renommée» (la rumeur) comme la peste. Dans cette période antique où l’oralité dominait, le détournement de l’art de convaincre cher aux Sophistes était déjà dénoncé et combattu par Socrate. Autres temps, autres mœurs : à la dialectique et ses risques de manipulation ont été substituées la maîtrise des réseaux et ses risques de détournement…

Faut-il en avoir peur pour nos sociétés ?

Caroline Faillet : Ma conviction est que nous sommes dans une phase de transition : le marché de l’information n’a pas encore retrouvé de mécanisme de régulation qui intègre cette nouvelle fragmentation des producteurs de contenus et des diffuseurs. Les plus malins en ont tiré une forme de pouvoir et, comme toute forme de pouvoir, son danger réside dans le fait d’être concentré dans les mains de quelques-uns. Dans les pays où les plateformes sont soumises à censure, ou sur certains sujets où les croyants (militants politiques, militants anti- vaccins…) ont envahi le web de leurs mythes, il y a un vrai risque de basculer dans le populisme en politique ou l’obscurantisme en science. Comme pour un poison, tout est question de dose. C’est pourquoi les entreprises et les politiques doivent surveiller la part de fake news auxquels sont exposés leurs publics : au-delà d’un certain seuil, il est urgent d’agir.

Que pensez-vous des initiatives des institutions, des médias et des plateformes ? Et que proposez- vous vous-même pour lutter contre ce risque ?

Caroline Faillet : Ce qui est sûr, c’est que la lutte contre les fake news ne doit pas se faire au nom d’une défense de l’Ancien Monde, mais bien au nom d’un meilleur fonctionnement de cette démocratie d’opinion. Quand le politique veut légiférer pour interdire certains contenus, quand les médias veulent épingler les bonnes et les mauvaises sources d’info, il y a le risque que cette lutte contre les fake news ne soit qu’un moyen de préserver un pouvoir d’action sur les masses.

Si les fake news sont bien une infection de la société post- révolution numérique, alors il faut agir à tous les niveaux : la prévention par l’éducation du citoyen, l’amputation des contenus douteux par la responsabilisation des plateformes (Google, Facebook, Twitter…) et la barrière physique aux attaques, la limitation de l’infection par l’action ciblée législative, le renforcement du système immunitaire en encourageant la corégulation citoyenne et la réponse des sachants. Je pense que l’on veut trop souvent éduquer les masses «non pensantes» alors que l’urgence pour préserver l’équilibre de nos démocraties, est que nos élites maîtrisent enfin ces techniques d’influence des réseaux afin justement, qu’ils ne soient pas détournés par les Sophistes des temps modernes ! Pour ma part, je redoute davantage la déconnexion de nos élites que l’irrationalité des foules.